mardi 24 juillet 2012

Les Premiers ministres face à l’inertie de l’administration d’Etat

Administration
Dans L'Enfer de Matignon de Raphaëlle Bacqué, les différents premiers ministres témoignent de la manière dont les dossiers sont gérés. Se plaçant en tant que coordonnateurs de projets et surtout décisionnaires, ils ont l'impression souvent que les résultats prennent trop de temps à venir, mettant ainsi en cause toute la machine administrative, très lourde, très complexe et par conséquent trop lente.

Série 4/9 : L'éternelle lenteur de l'administration

Le décalage entre une décision et son application concrète

Le Premier ministre doit gérer des dossiers et faire appliquer des décisions. Le problème c'est que parfois, l'administration tarde à mettre en oeuvre les consignes. Ainsi, Dominique de Villepin explique que plus d'une fois, il s'est rendu sur le terrain pour vérifier le bon fonctionnement d'un projet et sur place, on s'indigne parce que rien n'a été fait comme convenu. Quand il se renseigne auprès du bureau, l'ancien Premier ministre comprend qu'un problème, plus exactement qu'il y a un « grain de sable à régler ». Ces petits grains de sable précisément sont une plaie pour les Chefs de gouvernement qui voudraient voir appliquer dans les plus brefs délais les décisions qu'ils prennent sans prendre le risque que le chef de bureau perde l'information.
Alors que les Chefs de l'exécutif travaillent dans l'urgence, les fonctionnaires employés dans l'administration ne sont pas réglés sur le même timing. Michel Rocard rappelle qu'il n'y a eu que deux mesures gouvernementales qui ont été mises en application de façon quasi instantanée : c'est l'abolition de la peine de mort et les variations du taux de la TVA.

Des collaborateurs extérieurs, pour dépasser le carcan de l'administration

Selon Edith Cresson, il n'est pas sain que les collaborateurs des ministres proviennent de l'administration car ils partagent un même point de vue, des méthodes identiques. Au contraire, les collaborateurs, pour apporter du sang neuf aux différents projets à mener, doivent venir de l'extérieur, du privé. Ces collaborateurs connaissent mieux le terrain que l'administration, ne partagent pas obligatoirement les mêmes idées politiques que le ministre. L'administration se montre donc moins efficace que les collaborateurs issus du terrain qui connaissent précisément les dossiers dont il est question. Edith Cresson donne plusieurs problèmes précis auxquels elle a pu remédier, non pas grâce à l'administration mais grâce à ses collaborateurs.
Le premier exemple est celui des ports maritimes trop peu performants par rapport au reste de l'Europe : l'administration se serait montrée muette mais l'ancienne ministre des affaires européennes a compris grâce à ses collaborateurs, présents sur le terrain, qu' « il y avait un problème de statut des dockers. C'était l'évidence et la réalité, et je l'ai réglé ». Si elle s'en était tenue au silence de l'administration, elle n'aurait pas agi et le problème n'aurait pas été réglé. Toutefois, sa position a été critiquée par certains car les problèmes réglés ainsi ne seraient que « des détails » au regard de ceux qui se posent de façon nationale.
Dominique de Villepin partage le point de vue d'Edith Cresson en rappelant que l'Etat a besoin de collaborateurs extérieurs pour apporter des idées nouvelles auxquelles l'administration n'a pas pensées. Il donne l'exemple de Jacques Attali appelé par le Président Nicolas Sarkozy pour réfléchir à la façon de libérer la croissance.

L'administration, de la « mauvaise graisse », selon Alain Juppé

Alain Juppé est certainement encore plus négatif que Dominique de Villepin en analysant la lenteur de l'administration. Si pour l'un, il ne s'agit que d'un « grain de sable » qui a fait ralentir la mise en oeuvre d'une décision, pour le second il s'agit carrément d'une « mauvaise graisse » : l'administration est trop molle, elle manque d'énergie, de vigueur. Elle est ce que Claude Allègre disait aussi : un « mammouth » qui empêche tout projet d'aboutir. Pire, elle manque aussi d'initiative. Dominique de Villepin raconte que l'on ressort toujours au Premier ministre arrivant de vieilles idées rebattues depuis des années, pour tenter de régler un problème. Encore une fois, l'administration manquerait d'imagination et c'est pour cela que certains ministres font appel à des collaborateurs extérieurs.
Pour Alain Juppé ce n'est pas un bon calcul : « les cabinets ministériels ont tendance à se substituer aux directions de l'administration. C'est un véritable mal français. Les ministres n'ont pas confiance en leurs directeurs et préfèrent faire refaire le travail par leurs collaborateurs. Il suffirait pourtant de changer un directeur, si on n'a pas confiance en lui. Cela mettrait beaucoup plus de légèreté et d'efficacité dans le fonctionnement de l'administration ».


Hormis Lionel Jospin qui loue le travail de l'administration, les autres premiers ministres se plaignent tous de sa lenteur et de son manque d'efficacité. Pour palier ce problème, certains font appel à des collaborateurs de confiance, ou à des personnes issues du privé qui connaissent bien le terrain. D'autres, comme Alain Juppé, estiment qu'il faudrait pouvoir remplacer les directeurs de l'administration qui ne font pas l'affaire.

Le départ de Matignon

Le départ de Matignon
Il n'est jamais agréable d'être révoqué et les anciens premiers ministres en font un triste bilan dans L'Enfer de Matignon, livre-témoignage de Raphaëlle Bacqué. Pourtant après avoir tenu des mois voire des années dans un climat de stress permanent, certains se sont sentis libérés de quitter leur fonction.

Série 8/9 : La démission des Premiers ministres

Quand un président met fin aux fonctions d'un Premier ministre populaire : l'exception Rocard

Alors qu'il ne s'y attend pas, Michel Rocard entend à la radio qu'on prévoit son départ de Matignon : l'ami de François Mitterrand, Jacques Séguéla, confie à Jean-Pierre Elkabbach que le départ du Premier ministre est imminent. Le lendemain, jour du conseil des ministres, Michel Rocard n'en dit pas un mot au Président de la République mais de façon détournée lui fait remarquer qu'il serait bon de changer un ou deux ministres mal en point. Saisissant la perche, son interlocuteur lui répond qu'un changement radical s'impose impliquant le départ du chef du gouvernement, et ce dans les plus brefs délais.
Michel Rocard estime la situation incongrue sachant qu'il est à 50% d'opinions favorables dans les sondages mais doit se plier aux exigences du président qui ne souhaite pas que l'on révèle aux ministres la décision ce jour-là. Michel Rocard fait donc sa lettre de démission juste après le conseil et quitte Matignon 27 heures plus tard et d'en conclure : « je pense avoir battu ensuite le record de rapidité quant à la durée qui sépare l'heure de signature et d'envoi de la lettre de démission du départ de la dernière caisse d'archives ou d'affaires personnelles de la rue de Varennes. [...] C'est vous dire que l'ambiance n'était pas à faire de vieux os dans ce climat ».
François Mitterrand a justifié l'importance d'un remaniement gouvernemental en rappelant les enjeux des élections législatives. Pour les mener à bien, selon lui, il fallait un Premier ministre moins dans le compromis que dans le combat. Or, précisément Michel Rocard n'était pas l'homme de la situation. Après Rocard, le président de la République a usé deux Premiers ministres, avant de perdre les législatives en 1993.

Le départ attendu après une élection : Barre, Villepin et Raffarin

Raymond Barre et Dominique de Villepin n'ont pas connu ce moment de désaveu de la part du chef d'Etat à leur égard puisqu'ils ont dû quitter Matignon au lendemain de l'élection présidentielle : ils attendaient donc sereinement leur départ. Ils n'ont pas eu de surprise comme un certain nombre de premiers ministres. Raymond Barre a pourtant manifesté un certain regret en quittant sa fonction. Il a d'ailleurs écrit une lettre à Valéry Giscard d'Estaing pour lui confirmer son attachement politique et condamner les manoeuvres de Jacques Chirac qui ont conduit à la victoire de François Mitterrand. On lui aurait reproché cette missive qui affichait un manque de solidarité avec une certaine partie de la droite avant les élections législatives. Il s'est également montré circonspect quant au programme annoncé par la gauche pour diriger la France et exprimé ses inquiétudes face à l'économie et au système monétaire. Finalement, Raymond Barre a quitté Matignon avec regret persuadé que Valéry Giscard d'Estaing aurait remporté l'élection sans la trahison de Jacques Chirac.
Dominique de Villepin, quant à lui, s'est senti terriblement libéré de quitter Matignon après la victoire de Nicolas Sarkozy. Il a mené la passation de pouvoir dans une ambiance assez froide avec François Fillon mais s'est montré satisfait de retrouver sa liberté. Il n'a éprouvé aucune aigreur à partir : « ma démission n'était qu'une formalité, puisque depuis plusieurs semaines, Jacques Chirac préparait son départ et, naturellement, moi aussi ».
Jean-Pierre Raffarin n'a pas quitté Matignon après l'arrivée d'un nouveau président de la République mais après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne. Avant même les résultats, le Premier ministre avait évoqué son désir de démissionner pour des raisons personnelles comme politiques mais Jacques Chirac souhaitait attendre la fin de l'année 2005. Le soir des élections, Jean-Pierre Raffarin a de nouveau demandé au président de démissionner : « j'attends donc avec sérénité le rendez-vous du lendemain pour parler avec le président. Nous avons mis au point le lendemain la procédure et ma lettre de démission ». C'est donc de façon concertée et sereine que Jean-Pierre Raffarin a mis fin à sa fonction de Premier ministre.


La durée de vie d'un premier ministre est estimée à 2 ans, passé ce délai celui-ci peut se sentir en sursis. Certains ont quitté à regret leur fonction mais la plupart se sont sentis libres une fois la lettre de démission rendue. Edith Cresson a appris brutalement son départ mais confie avoir été soulagée de quitter un poste aussi stressant où elle n'avait selon elle pas eu le soutien de son gouvernement ni du Président.



- Raphaëlle Bacqué, L'enfer de Matignon, Albin Michel, septembre 2008, 300 pages
- Raphaëlle Bacqué et Philippe Kohly, L'Enfer de Matignon, DVD Arte Video

*** Liens

Président / Premier ministre : les relations tumultueuses du couple exécutif

Président et Premier ministre
Dans son livre-témoignage, L'enfer de Matignon, Raphaëlle Bacqué a voulu savoir quels rapports les présidents de la République et leur Premier ministre entretiennent-ils. Souvent complexes, les couples exécutifs peuvent collaborer de manière plus ou moins harmonieuse comme ce fut notamment le cas entre Pierre Mauroy et François Mitterrand ou Raymond Barre et Valéry Giscard d'Estaing. En revanche, certains couples connurent l'enfer : Michel Rocard et François Mitterrand n'est qu'un exemple parmi d'autres. La cohabitation n'a guère arrangé les choses...

Raymond Barre / Giscard : le couple tranquille

Raymond Barre s'est plutôt bien entendu avec Valéry Giscard d'Estaing. Tous deux ont travaillé dans un respect mutuel. Dans son témoignage, l'ancien Premier ministre donne l'impression de s'attribuer des bons points en affirmant que le Président avait de l'estime pour lui quand « par trois fois, il [l]'a confirmé dans [ses] fonctions ». La première fois, c'était au lendemain des élections législatives de 1978, alors qu'il était prévu que Raymond Barre cède sa place, Valéry Giscard d'Estaing le renomma Premier ministre. La deuxième fois, c'était en 1979, alors que les députés souhaitaient son départ, il fut défendu par le Président. La troisième fois, en 1980, tandis qu'il s'attendait à démissionner, après quatre ans au poste de Premier ministre, Giscard lui confirma son souhait de le garder à la tête du gouvernement jusqu'à la fin de son mandat. Et Raymond Barre d'affirmer : « j'en tire la conclusion qu'il avait tout de même confiance en moi ».

Jacques Chirac / Alain Juppé : le couple libre

Les différents Premiers ministres qui ont travaillé avec Jacques Chirac, qu'ils soient dans sa majorité comme Alain Juppé ou dans l'opposition comme Lionel Jospin, ont montré combien le Président de la République les avaient laissés très libres dans leurs décisions, quitte à se décharger de toute responsabilité : « Rétrospectivement, je finis pas me demander si cette liberté n'était pas même trop grande (...). Il aurait sans doute dû me cadrer davantage », conclut Alain Juppé. François Fillon analyse la situation d'un point de vue plus négatif encore : « Jacques Chirac, dans la deuxième partie de sa présidence, a poussé très loin, trop loin à mes yeux, cette distance, ce rôle d'arbitre comme si lui-même, au fond n'était pas engagé par les politiques que conduisait son gouvernement. Ce n'était pas sain et cela explique une partie de l'immobilisme en France »].

Un rapport de force permanent entre les deux têtes de l'exécutif

Toutefois, s'il est préférable que le Chef de l'Etat et le Chef du gouvernement travaillent dans la confiance, il faut également que le Premier ministre sache affirmer son autorité. C'est du moins l'avis de Laurent Fabius notamment qui se souvient avoir été nommé « très jeune » Premier ministre et que cela a constitué un « problème » parce qu'on le considérait comme « le directeur de cabinet du président de la République ». Il a donc dû expliquer à l'émission télévisée l'Heure de Vérité quels étaient les rôles de chacun des chefs de l'exécutif qu'il a formulé ainsi : « Lui c'est lui et moi c'est moi ».
Edouard Balladur a su tirer les leçons de la cohabitation entre François Mitterrand et Jacques Chirac. Il est nommé à la tête du gouvernement en toute connaissance de cause. Il sait que le Président de la République aime « manoeuvrer les gens. Et [lui, il] n'aime pas qu'on essaie de [le] manoeuvrer. Si bien qu'il a dû [le] trouver trop réservé, certainement. Et pas assez ouvert envers lui ». La première règle que le Premier ministre s'était fixée était de garder ses distances avec le Chef d'Etat afin d'affirmer son autorité. Ensuite, il a souhaité assister à toutes les réunions sans les déléguer à François Mitterrand. Enfin, s'ils n'étaient pas d'accord sur un sujet, ils trouvaient un arrangement avant le conseil des ministres. Ces différents éléments lui permirent ainsi de garder sa place et surtout son rôle de Premier ministre tout au long de la cohabitation.
Jean-Pierre Raffarin ne partage pas cette position. Selon lui, « le premier ministre n'avait pas d'autre légitimité que celle du président. C'est donc une autorité qui vient d'en haut ». D'ailleurs, ce rapport hiérarchique se perçoit dans le fait que Jean-Pierre Raffarin vouvoie Jacques Chirac tandis que celui-ci le tutoie.

Président / Premier ministre : qui dirige réellement ?

Les Premiers ministres ont des relations complexes avec le Président de la République : ils peuvent imposer leur autorité en tant que chef de gouvernement ou bien agir avec diplomatie.
François Fillon, encore en poste, se considère comme un arbitre. Pour lui, « le président de la République ne peut pas être l'homme du compromis, celui qui cherche sans cesser à concilier le point de vue du ministre de la défense et celui du ministre de l'éducation nationale ». Il est légitime que Nicolas Sarkozy « dirig[e] l'ensemble du gouvernement et de l'administration » estimant que « c'est la réalité des institutions de la République ».
Ce n'est pas le point de vue de Lionel Jospin qui au contraire n'a pas accepté que Jacques Chirac affirme à la télévision que malgré la cohabitation, il aurait le dernier mot sur tout. Selon l'ancien Premier ministre, cela « n'existe pas dans la Constitution ». Pour asseoir son autorité, il a rappelé au président de la République deux articles de la Constitution stipulant que le Premier ministre est le Chef du gouvernement et par conséquent doit conduire la politique de la nation de façon autonome et libre sans avoir l'autorisation du Chef de l'Etat.
Au lieu d'instaurer des tensions au sein du couple constitutif, Edouard Balladur a préféré agir auprès de François Mitterrand avec diplomatie. Malgré les paroles rassurantes du président lui affirmant qu'il ne serait qu'un notaire, le Premier ministre a jugé bon de prendre les devants demandant au Président de « ne pas [de] surprendre l'un l'autre », de s'informer des décisions de l'un et de l'autre afin d'éviter les couacs et les désaccords en public.


Chaque Premier ministre a donc connu des périodes plus ou moins houleuses avec le Chef d'Etat. Il a traversé les crises soit en affirmant son autorité ou bien au contraire en se retranchant derrière celui qu'il estime être son supérieur. Il a dû trouver sa propre stratégie pour collaborer de façon plus ou moins satisfaisante. Pour expliquer la grande complexité des rapports du président de la République et de son Premier ministre, Edouard Balladur montre que la Constitution « n'est pas très claire justement, puisqu'elle dit à la fois que le président de la République est le chef des armées mais, aussi que le premier ministre est responsable de la défense nationale. Elle dit à la fois que le président de la République négocie et ratifie les traités mais aussi que c'est le gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation ».

L'Enfer de Matignon : douze anciens Premiers ministres témoignent

Les coulisses de Matignon
Il y a un an, Raphaëlle Bacqué co-signait avec Ariane Chemin La Femme fatale, une enquête sur Ségolène Royal expliquant le parcours de cette candidate à la présidentielle et les raisons de son échec. En septembre, la journaliste du Monde récidive en publiant les confidences de douze des premiers ministres sur leur passage à Matignon. Le livre s'intitule L'Enfer de Matignon (Albin Michel, 20 euros) et il fera l'objet d'une série de quatre documentaires qui seront diffusés à partir du 20 octobre sur France 5 dans un premier temps, puis sur France 2.

Contrairement à ce que l'opinion publique s'imagine, selon les douze premiers ministres interrogés, leur objectif n'est pas de trouver des idées pour « casser les pieds des Français », mais de trouver au contraire des solutions aux « vingt dilemmes à trancher chaque jour », aux « ministres qui viennent se plaindre », etc. La vie de premier ministre serait un véritable enfer, « aucun mot ne pourrait refléter la réalité » selon les dires de Dominique de Villepin.

Dans ce livre, douze premiers ministres, dont l'actuel, François Fillon, ont accepté de témoigner sur cette épreuve qui n'en a laissé aucun indemne. Interrogés par Raphaëlle Bacqué, ils racontent avec un franc-parler leurs années de gouvernance, de leur arrivée à Matignon à leur départ. Le livre est donc anecdotique puisqu'il n'y a pas d'analyses profondes de la situation politique, mais très intéressant car il permet de mieux cerner les règles qui s'appliquent entre le Chef d'Etat et son Premier ministre d'une part, et entre ce dernier et son gouvernement d'autre part. On entre ainsi dans les coulisses de Matignon.

Série 1/9 : De la nomination à la passation de pouvoir

Télévision, radio, convocations à l'Elysée : comment ont-ils appris leur nomination ?

Dans le premier chapitre consacré à la nomination du premier ministre, on retrouve une constante que tous les présidents de la République adoptent et qui certainement les amusent : faire durer le suspens, suspendre l'élu... Tous se sont pris à ce jeu, sauf Nicolas Sarkozy qui, durant l'année précédant sa victoire à l'élection présidentielle, n'a cessé de répéter à François Fillon qu'il le prendrait comme premier ministre. Même si celui-ci avoue avoir douté parfois, il ne fut pas surpris en apprenant sa nomination.

Mais dans les autres cas, les premiers ministres ont appris leur nomination de façon souvent cocasse, soit directement à la télévision ou à la radio comme ce fut le cas avec Laurent Fabius, Edouard Balladur ou Jean-Pierre Raffarin.

François Mitterrand aimait jouer au « chat avec la souris » (l'expression est de Laurent Fabius). Il est celui qui s'est le plus joué des prétendants au poste de premier ministre. Ainsi, il surprit Michel Rocard en le désignant premier ministre : « J'étais vraiment convaincu que nous étions dans une impossibilité de travailler ensemble et de cohabiter, donc j'étais très tranquille et très peinard, comme on dit familièrement ». Pourtant il est convoqué le 10 mai 1988 à l'Elysée à un déjeuner avec le Président et ses deux plus proches collaborateurs Jean-Louis Bianco et Pierre Bérégovoy. Il ne comprend pas pourquoi il est convoqué, d'autant que François Mitterrand le place à sa gauche, « là où le protocole place les invités de moindre importance ». Enfin, au cours du repas, il ne cesse de fixer Pierre Bérégovoy. Finalement, à la fin du repas, le président explique qu'il doit choisir un premier ministre, dont son rôle sera d'accomplir « un exercice purement politique qui est totalement étranger à toute catégorie intellectuelle connue sous le nom d'amitié, de confiance, de fidélité ou de choses de ce genre. En fait, la nomination d'un premier ministre, c'est le résultat de l'analyse d'une situation politique. (...) Et l'analyse de la situation politique actuelle est claire, il y a une petite prime pour Michel Rocard ». François Mitterrand consterne ses interlocuteurs qui ne s'attendent pas à une annonce pareille, encore moins à la raison qui l'a poussé à réunir ses deux favoris et son élu.

Un seul premier ministre est parvenu à forcer la main du Président de la République pour obtenir le poste : Dominique de Villepin obtient en effet la démission de Jean-Pierre Raffarin, à force d'échanges et d'arguments avec Jacques Chirac, et sa nomination.

Les passations de pouvoir

Dans le second chapitre, les premiers ministres expliquent que dès leur arrivée à Matignon, ils prennent pleinement conscience de la tâche qui leur incombe. Très vite, ils se rendent compte de l'état catastrophique des finances de l'Etat et des problèmes qu'ils auront très rapidement à gérer. Il est intéressant de noter que les passations de pouvoir n'ont pas été toujours aussi simples et cérémoniaux. Ainsi, Alain Juppé montre que lorsqu'il est arrivé à Matignon, il y avait un déficit public de 5,6% du PIB, quand il est parti, le déficit n'était plus qu'à 3,6%. Fier de son travail, il laisse une note à Lionel Jospin détaillant le plan budgétaire et financier. Aussitôt, selon Alain Juppé, Lionel Jospin a fait faire un audit. « L'entretien n'avait pas été chaleureux parce que ce n'est pas un homme chaleureux », conclut-il. Et Lionel Jospin de repenser en souriant à cet épisode sans comprendre pourquoi son prédécesseur lui avait remis une telle note avec des conseils économiques : « Je n'ai pas suivi les conseils d'Alain Juppé qui me proposait de serrer toutes les manettes et j'ai bien fait parce que la politique que nous avons suivie a permis effectivement de relancer la croissance ». Les deux hommes ne s'apprécient pas et mettent en avant leurs résultats politiques et chacun à sa façon rit du comportement de l'autre.

Si la passation de pouvoir entre Alain Juppé et Lionel Jospin fut glaciale, en revanche, celle entre Jacques Chirac et Michel Rocard s'est faite dans le rire et la convivialité. Même s'ils ne sont pas du même bord politique, les deux hommes se connaissent depuis leurs études à Sciences-Po. Ils se tutoient, plaisantent... Leur passation se clôt sur une confidence de Jacques Chirac à propos de François Mitterrand : « Méfie-toi, c'est quand il est le plus souriant et le plus affable que son poignard est le plus près de ton dos ».


Raphaëlle Bacqué, L'enfer de Matignon, Albin Michel, septembre 2008, 300 pages

Comment Dominique de Villepin a fait fortune avec son cabinet d'avocat et la revente de livres rares sur Napoléon Ier

Villepin2012
Candidat surprise, sans grand parti, sans véritable soutien, Dominique de Villepin est entré dans le vif de la campagne avec ses vœux à la presse ce lundi 16 janvier. Il devait présenter son équipe de campagne, il a finalement consacré son discours à la perte du triple A et au mauvais bilan de Nicolas Sarkozy.

Mais comment Villepin, crédité de 2% d'intentions de vote, peut-il financer une campagne électorale ? Sachant que l'Etat ne rembourse les frais de campagne qu'aux candidats qui atteignent 5%, le pari est risqué. Selon le trésorier de République solidaire, la campagne de Villepin devrait représenter un budget de 2 à 3 millions d'euros financé grâce aux dons et aux cotisations de son parti. Et en cas de coup dur, Dominique de Villepin a de la ressource comme l'expliquait Le Canard enchaîné le 14 décembre 2011 en publiant des chiffres que seuls Parismatch.com et Lepost.fr ont relayé en partie.
Explications : en avril 2008, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac a créé son cabinet d'avocat. Cette société, au capital de 1000 euros et sobrement intitulée "Villepin international" ne compte que deux salariés : Dominique de Villepin et sa secrétaire. Et à eux deux, ils font visiblement des miracles. "Entre avril 2008 et avril 2009, Villepin International a réalisé un chiffre d'affaires de 2 455 000 euros et, une fois les frais de Villepin et le salaire de sa secrétaire payés, elle a dégagé 1 529 000 euros ! Rebelote sur l'exercice suivant, avec un exercice de 2 182 000 euros et un résultat net de 1 018 000 euros. Une rentabilité à faire rêver", écrit Le Canard. Résultats : Villepin a pu acheter au printemps 2010 l'ancien hôtel particulier de Sarah Bernhardt, rue Fortuny dans le XVIIe arrondissement. Ce "domicile" de 400 m², acquis pour 3,2 millions d'euros, abrite aujourd'hui sa société. Et ce n'est pas tout : d'après Le Canard enchaîné, Villepin le littéraire s'est constitué une magnifique collection "de livres rares et de documents sur Napoléon Ier et l'Empire". Une collection qu'il a finie par vendre à l'hôtel Drouot le 19 mars 2011 pour un montant record de 1,2 million d'euros. De quoi largement voir venir et de parer à tous pépins si, par malheur, le candidat Villepin allait jusqu'au bout de sa candidature et ne franchissait pas la barre des 5%.


*** Sources
- "Les bonnes fortunes financières de Villepin", Le Canard enchaîné n°4755, 14/12/2011
- "Villepin, c'est flou !", Lepoint.fr, 16/01/2012

Reclassement de dernière minute ? Un décret signé le 4 avril permettra à François Fillon de devenir avocat

Fillon avocat
A l'exception de quelques reprises ici ou , l'information est injustement passée inaperçue. Selon Le Canard enchaîné du 11 avril, François Fillon aurait assuré ses arrières pour la suite de sa carrière politique. Outre sa candidature aux législatives dans le VIIe arrondissement de Paris qui doit lui permettre de briguer la mairie en 2014, Fillon souhaiterait également devenir avocat, "histoire d'améliorer l'ordinaire et de faire face à des frais nouveaux, il vient par exemple, de louer très cher un appartement dans ledit arrondissement", précise l'hebdomadaire.
Problème : François Fillon n'a pas le certificat d'aptitude à la profession d'avocat (Capa). Alors "quand ils ont appris les nouvelles ambitions de Fillon, ses amis ont mieux compris pourquoi l'encore Premier ministre avait veillé avec un soin méticuleux sur un décret tout récent (publié le 4 avril au JO) qui permettre aux anciens ministres et parlementaires de devenir avocats sans formation spécifique. C'est la raison pour laquelle Matignon tenait tant à ce que ce décret magique soit pris avant l'élection présidentielle, en dépit des vives critiques au Conseil national des barreaux, qui représente 54 000 avocats", explique Le Canard.

Que dit ce décret magique ? Il "dispense de la formation théorique et pratique ainsi que du certification d'aptitude à la profession d'avocat (Capa) les personnes ayant exercé des responsabilités publiques les faisant directement participer à l'élaboration de la loi (...) pendant huit ans". Comme Fillon a été élu député pour la première fois en 1981, il pourra donc devenir automatiquement avocat s'il le désire. Et comme le décret concerne toute personne ayant exercé des responsabilités publiques de plus de huit ans, quasiment la totalité des ministres du gouvernement Fillon pourront endosser la robe s'il le souhaite. Un beau cadeau de départ.


*** Sources
- "Maître Fillon sur un barreau perché", Le Canard enchaîné n°4772, 11/04/2012
- "Un décret qui tombe à pic", Le Canard enchaîné n°4772, 11/04/2012
Fillon, décret, avocat

L'allocation chômage spécifique pour les députés non réélus : un coût de 630 000 euros en 2007

Allocation des députés au chômage
Que se passe-t-il quand un député sortant n'est pas réélu ? Quand le député vient de la fonction publique, il lui suffit de réintégrer son administration d'origine. Mais pour ceux qui viennent du privé, le retour à l'emploi n'est pas automatique. Il existe donc une allocation chômage spécifique, gérée par l'Assemblée nationale et le Sénat. Mais ce dispositif, qui a coûté 630 000 euros en 2007, manque cruellement de transparence selon Mediapart.

Une Allocation d'Aide de Retour à l'Emploi créée en 1982

Pour les députés non réélus qui ne dépendent pas du Pôle emploi, les parlementaires ont créé en 1982 l'Allocation d'aide au retour à l'emploi (AARE). Selon Mediapart, impossible de savoir précisément combien coûte cette mesure, la somme variant en fonction de l'âge, du métier et du nombre de députés qui n'ont pas retrouvé d'emplois. Le site d'information y va tout de même de son estimation : "après les élections législatives de juin 2007, une trentaine de députés avaient joui de l'AARE (pour un montant global d'environ 630 000 euros). Début 2008, ils n'étaient plus que quinze (300 000 euros en tout). Puis quatre début 2009. Et deux en 2010". Et Mediapart de préciser : "En théorie, un député peut toucher l'AARE pendant trois ans. L'allocation est dégressive : équivalente à 100 % de l'indemnité parlementaire les six premiers mois (soit 5 514 euros), elle passe à 70 % au deuxième semestre, à 50 % au troisième, à 40 % au quatrième, à 30 % au cinquième, enfin à 20 % pendant les six derniers mois (soit 1 102 euros)".
Ce sont les députés qui autofinancent l'AARE avec "une cotisation de 27 euros payée par chaque député tous les mois (0,5 % de leur indemnité nette, quand les salariés du privé cotisent 2,4 % de leur salaire brut)". Mais c'est seulement depuis 2007 que le versement de cette cotisation est soumise à une "recherche effective d'emploi". Et les contrôles sont inexistants, à la différence de Pôle emploi qui radie plus vite que son ombre.

Certains bénéficient d'allocation chômage exceptionnelle

Pire : les règles d'attribution de ces aides sont floues. Au Sénat, le système est identique. Mais depuis que les anciens ministres retrouvent leur siège de sénateur automatiquement, le Sénat s'est montré très conciliant avec les suppléants obligés de quitter du jour au lendemain le palais du Luxembourg. Trois sénateurs étaient dans ce cas-là en 2010 : ils ont dû abandonner leur poste au profit de Hubert Falco, Valérie Létard et Jean-Marie Bockel, tous trois venant d'être débarqués du gouvernement Fillon. Un dispositif particulier d'allocation chômage exceptionnelle aurait donc été mis en place pour les trois suppléants : "150 % du “salaire” de sénateur les trois premiers semestres, puis 100 % au quatrième, 70 % au cinquième, 50 % au sixième et dernier semestre". Une information que le Sénat n'a pas confirmé... ni infirmé. Autement-dit, la transparence, ce n'est pas pour tout de suite.